sábado, 30 de mayo de 2015

Adèle Van Reeth





I / La philosophie est toujours actuelle pour autant qu’elle réforme les manières de penser, constitue une réforme de l’entendement, une idée jetée dans son temps. Rare est l’attention qui la saisit et la relaie. Il y faut sans doute une sensibilité particulière qui requiert une formation telle que l’Université en dispense. Mais on dira tout autant que certaines pensées passent pour inactuelles et difficiles à rendre publiques, fût-ce par ce biais savant. Une émission comme la vôtre me semble particulièrement propice à jouer entre classicisme et rupture des schémas établis de longue date. Comment s’ouvrir à ce jeu difficile entre l’actualité et l’intempestivité ?


Comment s'y ouvrir…? je ne sais pas, pour ma part je crois que j'y ai toujours été sensible et que c'est une des choses qui me tient le plus à cœur dans l'émission : faire se rencontrer des problèmes vieux comme le monde et des questions atemporelles, avec un événement, une description, des faits qui soient le plus contemporains possibles. Je ne conçois pas l'enseignement ou la transmission philosophique autrement que comme cette tentative de donner un visage familier à des pensées souvent exigeantes, parfois techniques, et qui, alors qu'elles peuvent émaner d'une autre époque, d'une culture dont on ne connaît rien, semblent s'adresser directement à nous, pour peu que l'on détienne les outils nécessaires pour la comprendre. 
Qu'est-ce qu'un professeur de philosophie, sinon quelqu'un qui, d'un côté, de par sa longue fréquentation des textes philosophiques, a développé un rapport de familiarité -qui passe par une connaissance théorique et une sensibilité particulière, un goût -avec des auteurs et des pensées à travers l'histoire de la philosophie, et de l'autre, possède une connaissance du monde contemporain telle qu'il n'a aucun doute sur la manière avec laquelle il doit s'adresser à ses élèves pour les rendre attentifs aux enjeux contenus dans les pensées qu'il enseigne ? Loin d'être dans sa tour d'ivoire, le professeur de philosophie est celui qui se doit de connaître le monde dans lequel il vit de manière à pouvoir faire entendre la pensée de ceux qui écrivaient dans un autre temps. 
Dès lors, pour s'approcher des idées lointaines et inconnues, pour incarner ce qui semble abstrait (car pas encore compris), quoi de mieux que de chercher la manière dont ces idées et problèmes prennent forme dans notre époque ? Tel personnage d'avocat dans un film hollywoodien des années 40 incarne à merveille ce qu'Aristote dit de la rhétorique, telle chanson décalée (par exemple, "Je n'ai pas changé" de Julio Iglesias, mais oui), prise au sérieux, va permettre d'opposer une objection à Pascal qui se demande si le Moi n'est jamais autre chose que des qualités empruntées. Oui, mais si l'amour ne change pas, ne peut-on dire alors qu'il y a quelque chose du moi qui naît, et qui subsiste… ? Et la fin de "Camille redouble" (2011), de Noémie Lvovsky, ne dit pas autre chose : si l'amour subsiste, c'est que le Moi a un sens qui n'est ni une essence, ni une substance, peut-être des fragments factices, mais suffisamment vivants pour susciter et maintenir l'amour.
Ces effets de ruptures et de contrastes propres à l'émission témoignent d'une attention très forte accordée au rythme. Pas de vie sans rythme du cœur, pas de pensée sans rythme des paroles, sans respiration, pas de création sans ruptures. La surprise et l'humour ont toujours été de grands vecteurs pédagogiques. C'est aussi une manière d'inclure la sensibilité, le goût et le caractère dans la réflexion. De susciter un sursaut, un froncement de sourcil ou une moue désapprobatrice – autant d'effets qui signalent une attention éveillée et un jugement prêt à s'exercer. 


II/ L'émission se déroule dans l'espace de l'heure. C'est du purement actuel... une performance. Un peu comme un cours, une leçon... avec sa régularité quotidienne, une limite qui s'ouvre à 10h ! Mais c'est plutôt une heure qui se compose à deux, un dialogue. Encore que le mot de dialogue n'est pas juste, parce qu'il y a en amont un livre, des textes, une équipe. Et puis un studio avec le dispositif technique, les extraits qui sont lus, une part de représentation... Sans parler du public qu'on ne voit pas, qui est là pourtant dans la prise du direct, dans la capture de l'événement... De quel côté se place la voix, se décide ce que vous allez dire? Comment vous sentez vous au moment où l'horloge marque le point de départ, l'actualité qui vient? A la proue? Au devant d'une fosse d'orchestre? 


La question que vous posez revient à essayer de déceler la magie de la radio. Car il s'agit bien de magie : je peux arriver triste, en colère, fatiguée, distraite; dès que le micro s'allume, tout est suspendu. J'entre dans un autre monde, véritablement. La seule chose qui compte : ce que dit mon invité et le moment où je vais diffuser les éléments que j'ai choisis préalablement avec mon équipe. Grâce à cette équipe, l'émission est extrêmement bien préparée quand j'entre en studio. J'ai travaillé les textes dont il va être question, cerné les enjeux et problèmes que je souhaite mettre en avant, sélectionné les textes qui me paraissent décisifs pour les donner à entendre au moment propice, j'ai pris le temps de m'immerger totalement dans l'univers théorique sonore du jour. Dès lors, au moment d'entrer en studio, je n'ai plus qu'une chose à faire : déployer toute la concentration dont je suis capable pour écouter l'invité – sur le fond, certes, mais aussi sur la forme : s'il parle lentement, épouser son rythme, ou, au besoin, le titiller pour l'animer davantage. S'il s'exprime avec emphase et enthousiasme, ménager des moments plus calmes, l'inviter à développer certains points sur lesquels il passe trop vite. Je n'ai aucune question rédigée, mes interventions sont entièrement commandées par les propos de mon invité et les éléments sélectionnés en amont (extrait de films, d'archives, de romans) qui sont autant de manières de faire avancer la discussion. Un élément correspond toujours à une idée, une objection, un contre-exemple. Même les chansons ne sont jamais purement illustratives, elles expriment toujours une façon de formuler différemment le problème du jour. 
Donc quand le micro s'allume, je suis là, absolument présente au moment qui va durer une heure et qu'il me revient de rendre le plus enrichissant, le plus agréable, et le plus fécond possible. Pendant une heure – 54 minutes exactement-, je suis entièrement requise par cet exercice qui, comme tous les moments de grande liberté, est en fait extrêmement balisé. Mais le balisage se fait dans l'instant. Parce que l'émission est très préparée, je peux me permettre d'en improviser totalement le déroulement. Je ne sais jamais où on va, au grand damn de mes invités que cela déstabilise souvent. Je connais ma première question, mais après, on construit l'échange à deux, ou plutôt il se construit de lui-même, au gré des réponses. Je tiens à parler le moins possible à mon invité avant l'émission de manière à me laisser surprendre par sa façon de parler, à découvrir, en même temps que l'auditeur, ce qui lui tient à cœur. Je mise toujours sur les bienfaits de la spontanéité. Avec une préparation solide et un peu d'expérience, tout est possible, c'est ce qui est grisant. 



III /Tout ça peut-il vous donner le sentiment de ne pas "prendre", de louper, de vous échapper ou de se retourner ? Qu'est ce qui vous fait éprouver le sentiment d'une réussite ou parfois d'un échec si chaque cas est autre, nouveau, sans disposer de règles universellement valables, déployé plutôt dans l'élément de la fortune, voire encore de la prudence? Comment anticiper ce risque de l'actuel?


C'est un trait de caractère : je vis très mal la déception. Alors je m'arrange pour ce que ça ne soit jamais le cas…ce qui demande beaucoup de travail, de constance, d'obstination, mais honnêtement, c'est une telle chance que de donner la parole aux plus grands spécialistes de tous les sujets possibles et imaginables en philosophie que je l'accepte avec plaisir ! Je suis très souvent déçue par moi-même, ça oui, mais très rarement par l'invité. J'ai une telle curiosité envers ce que je vais découvrir, apprendre, transmettre, et je m’investis tellement dans le choix des moyens possibles pour faire entendre cette pensée que je souhaite donner à entendre, qu'il reste peu de place pour la déception. Une émission aura manqué de technicité ? Peut-être, mais nous aurons alors touché ceux de nos auditeurs qui sont rebutés par le jargon. Telle émission, au contraire, aura été aride, technique, excluante sans doute pour ceux qui ne connaissent pas le sujet ? Et bien j'aurais peut-être apporté quelque chose aux plus aguerris de nos auditeurs, et j'aurais rappelé aux autres que la philosophie est autant affaire de clarté que d'exigence…
Chaque émission est un risque, vous avez raison. Un saut dans le vide et sans filet. C'est ce qui rend l'exercice exaltant. Je ressens l'échec quand j'ai failli à mon rôle : celui de rendre claire et compréhensible toute pensée, si difficile soit-elle. Rien n'est incompréhensible en trouvant les mots justes pour désigner ce dont on parle. Rien de plus difficile, il est vrai, mais rien de plus nécessaire, aussi, en philosophie. C'est une discipline qui met sans cesse en question les mots qu'elle emploie. D'où le recours à d'autres médiums, littéraires, artistiques, musicaux, pour exprimer ce que l'on peine à désigner parfois. 
Faire sentir la contingence et proposer des moyens de s'en accommoder, c'est une manière de concevoir cette heure de dialogue. C'est le monde sub-lunaire aristotélicien : les futurs sont contingents, mais on peut mettre en place quelques certitudes pour naviguer – à vue- le temps d'un échange. 
Si ça ne "prend pas", comme vous dites, je suis l'unique responsable. C'est ma feuille de route que de trouver l'attitude à adopter face à chaque invité de manière à lui permettre de déplier sa pensée comme il l'entend. Je suis au service d'une pensée qui n'est pas la mienne, c'est ce qui permet de rester libre dans l'exercice de ce métier. Mon seul but : rendre la pensée aussi vivante que possible.

Adèle Van Reeth
Propos recueillis par J. Cl. Martin

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